30.05.2008
Ebook Offert

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13.05.2008
l'Ex-flic et l'abbé
David Casé Caricaburu enquête sur une série de disparitions inexpliquées jusqu’au jour où sa sœur Lydie est, elle aussi, enlevée et sauvagement assassinée. Le flic de la Crim découvre alors que le tueur en série n’est autre que son coéquipier, Marc Lestrange. Il l’abat et se retrouve mis en examen pour homicide. Il est abordé quelques jours plus tard devant la tombe de sa sœur par un étrange personnage, membre d’une mystérieuse organisation liée au Vatican. L’Abbé persuade David Casé Caricaburu de travailler pour lui. L’ex-flic enquête alors sur une affaire de combustion humaine spontanée…
Jean-Pierre Smagghe-Menez est le roi de l’intrigue sur fond de faits étranges, mais bien réels. Vous connaissez forcément un ou deux de ses romans qui circulent sur le web et qui sont fort commentés, en bien.
Cette fois nous éditons la première histoire de ce qui devrait devenir une série noire, « L’ex-flic et l’abbé » tome 1.
Simple Edition
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23.03.2008
Quelques pages en extrait de l'ebook :des Histoires de Waskenhal (Wasquehal)


Waskenhal
(Wasquehal)
© Jean – Pierre SMAGGHE - MENEZ
Mars 2008
des Histoires de Waskenhal
Première époque :
_Naissance d’une contrée
_La malédiction
_La table des pauvres
_La révolte des gueux
_La charte des drapiers
_Le temps des désolations (en trois parties)
_Le grand fossé
Seconde époque :
_Dieu contre la république
_ Le divorce
_L’école de la république
_Les ponts
_De Waskenhal… à Wambrechies
_Polémique
_Jean
_à la Belle Epoque
Bibliographie :
« Le Ferrain au fil du temps, une histoire de Wasquehal »
Emile VIGNOBLE – 1987
© Mairie de Wasquehal
« Histoires et secrets du Nord »
Noël GRAVELINE – 1994
© Minerva
« Regard sur le passé »
© Office de tourisme de Wasquehal – 1989
Avertissement
« Des histoires de Waskenhal », puise ses sources dans un
ouvrage écrit Par Emile VIGNOBLE : « Le Ferrain au fil du
temps, une histoire de Wasquehal ».
L'auteur nous fait découvrir, au travers des événements
historiques, la vie de la commune de 1096 à nos jours. Ce
livre constitue un ouvrage de référence pour tous ceux qui
se passionnent pour l'histoire de notre région.
« Des histoires de Waskenhal » est une version romancée
d'événements qui ont jalonné l'histoire de la commune de
Wasquehal à travers les siècles.
L’histoire que je vais vous conter
maintenant, ne la cherchez pas dans les
livres, elle ne s’y trouve pas. Mais croyez
bien qu’elle est authentique, aussi vrai
que peuvent l’être les contes et légendes
de Waskenhal.
1
Naissance d’une Contrée
Waskenhal est un petit village perdu au milieu de la campagne.
Terre de Jean sans Peur, un Capétien honni par les bourgeois de
Flandre, auxquels le roi de France devra plusieurs déculottées. Mais
pour l’heure le pays est en paix et le peuple s’en réjouit. Seuls les
soldats ont des raisons d’être mécontents.
La grogne, en effet, gagne tous les camps et casernes car la
solde n’est plus versée et la bourse vide, la soldatesque déserte l’armée
pour courir la campagne et piler les villages.
Au commencement…
il y a le verbe…
Cette année là, alors que l’automne annonçait déjà les frissons
précoces de l’hiver, la nuit s’était répandue sur la contrée sans que ses
habitants ne soupçonnent que sur les chemins glacés alentours, un
homme s’apprêtait à réveiller le passé.
Au dehors, le givre nocturne courrait sur les branches
faméliques des arbres et des taillis, dépouillés de leurs baies par les
oiseaux affamés et autres petits rongeurs partageant la vie des
hommes de cette époque.
La nature, encore indomptée, prenait au dépourvu les créatures
vivantes par cette vague de froid hivernal impromptu.
En ce soir d’automne, partout où le regard se porte, le paysage
scintille de glace, serrant dans son écrin de mousseline la terre chargée
d’histoires.
Au loin, sur la route déserte reliant la bourgade aux villes
avoisinantes, on peut apercevoir, s’échappant des cheminées des
chaumières, des volutes de fumées montant dans le bleu de la nuit. La
lumière flamboyante des chandelles découpent ici et là de minuscules
rectangles de clarté, scintillant dans l’obscurité opaque de la campagne,
révélant que toute vie n’a pas abandonnée la contrée.
A l’entrée du village, l’auberge du « Gibier » accueille les âmes
égarées dans la nuit froide ou plus simplement, tous ceux cherchant un
peu de compagnie ainsi que la chaleur d’un bon foyer. Car c’est aussi en
ces murs que les villageois se retrouvent avant que d’aller dormir,
blottis sur une paillasse où la plupart du temps la famille s’entasse pour
se tenir au chaud. Tous savent que Guy l’aubergiste, pour quelques
pièces, se fera une joie de servir une soupe et du vin. De plus, l’homme
n’est pas avare de conversation, et les soirées sont longues parfois, au
coin de la cheminée, lorsque le travail de la terre n’est plus possible,
quand le frimas et la tombée de la nuit commandent de s’arrêter.
Guy l’aubergiste, natif de Waskenhal, est un gros homme à la
bonhomie légendaire. Ses parents, aubergistes eux aussi, lui ont laissé
pour seul héritage les quatre murs où chaque jour, depuis, il sert à
boire et à manger aux voyageurs traversant la contrée ainsi qu’aux
habitants du bourg ayant quelque sous à dépenser.
A cet instant précis de l’histoire, Guy l’aubergiste est occupé à
mettre au feu quelques bûches dans la cheminée. Les rares voyageurs
faisant escales pour la nuit ainsi que les habitués du village, sont
tranquillement attablés dans l’auberge où les murmures se mêlent en un
baragouinage entrelacé de patois et de dialectes propres à l’héritage
laissé par les conflits qui ont jalonné l’histoire de la contrée. On y parle
néerlandais, français…
Quand soudain, un inconnu pousse la porte de l’auberge. Un vent
frais s’engouffre alors parmi les tables de chêne, revigorant les
flammes moribondes du foyer où la marmite de soupe est toujours
suspendue à la crémaillère. On frissonne sous les chemises de lin et les
pourpoints.
Un étranger, enveloppé d’un grand manteau rapiécé, salut
l’aubergiste d’un signe de la tête, laissant planer son regard sur les
tables où, depuis la tombée de la nuit, on est occupé à parler et à boire.
Dans la salle, le silence se fait durant une seconde. Le vent fait
claquer les volets, le feu craquer les bûches. Les voix se sont
suspendues. Les regards se sont levés sur l’étranger, dans un mélange
de défiance et de bienveillance.
La porte grince sur ses gonds, l’étranger la referme à l’aide du
loquet de bois. Les hurlements du vent semblent s’apaiser derrière la
lourde porte mal dégrossit. L’inconnu traverse la salle. Ses pas laissent
des traces humides sur le plancher jonché de paille défraîchie.
Les conversations ne reprennent qu’à l’instant où l’étranger pose
son sac de toile sur une table isolée au fond de l’auberge. A présent, le
souffle du vent mauvais n’est plus qu’un écho lointain qui murmure
derrière les murs de l’auberge.
L’étranger pose son séant sur un banc grossièrement taillé,
frissonnant jusqu’aux os. Personne ici ne songe à lui contester une place
au chaud. L’hospitalité est une coutume ancestrale, elle est
universellement partagée dans ce monde à peine sortit de
l’obscurantisme médiéval.
La soldatesque, attablée comme à son habitude devant la
cheminée où le feu de bois fait crépiter la résine encore fraîche des
bûches, se redresse. Signifiant à tous, son autorité, l’étranger est ainsi
mis en garde.
Raymond, le Bailli de Waskenhal, méjuge aussitôt l’étranger. Son
regard inquisiteur se pose sur lui sans en avoir l’air, les coudes sur la
table, le nez dans sa chope.
« Un mercenaire », pense-t-il.
Cependant, sous son manteau de lin élimé, l’étranger ne porte
aucune arme, ni dague ni mousquet. « Non, ce n’est pas un mercenaire »
se ravise le Bailli. Comme tous ceux attablés dans l’auberge, le Bailli se
demande qui est cet inconnu débarqué dans la contrée en cette nuit
glaciale. C’est son rôle de se poser ce genre de question. Il est seul
responsable de la sécurité en l’absence du seigneur à qui il doit
obéissance. Mais c’est surtout à la terre que le Bailli est attaché, car
les seigneurs se succèdent au gré des allégeances et des unions mais la
terre, elle, ne change pas, elle est toujours la même.
L’étranger est vêtu d’un pantalon et d’une épaisse chemise de lin,
grossièrement tissés. Ses chaussures, auréolées de givre fondu, sont
usées jusqu’à la corde. Dans le pays, il y a longtemps que les tisserands
produisent des étoffes et du cuir de meilleures qualités songe Hans, le
tanneur. Hans est le bâtard d’un soldat hollandais est d’une lavandière
du pays, morte depuis. Hans n’est pas très aimé dans le bourg depuis
que les francs on conquis la contrée.
Quelques tables plus avant, en compagnie de ses lieutenants,
Raymond le Bailli observe l’étranger en buvant le vin épicé tiré des
vignes prospères de la contrée. Raymond n’est pas simplement chargé
de collecter l’impôt pour un riche seigneur à qui appartiennent les
terres de Waskenhal, un vassal du Capétien, il est aussi celui qui en
l’absence du dit seigneur administre la basse justice. C’est pour cette
raison qu’il est attentif aux voyageurs faisant halte à Waskenhal.
D’autant que, depuis les premiers frimas, des brigands, sans doute
poussés par la faim, pillent la région des maigres victuailles que les
pauvres paysans ont déjà grand mal à se procurer, assassinant et
brûlant au passage les fermes éloignées du bourg et de sa garnison.
D’ailleurs, deux jours auparavant, les lieutenants du bailli ont mis
aux fers l’un d’entre eux. Raymond, en charge de la basse justice, a
alors ordonné que le brigand soit pendu et que sa dépouille reste
suspendue au gibet jusqu’à ce que son corps pourrisse sur place, dévoré
par les corbeaux. Ainsi a-t-il jugé. Mais le froid inattendu est venu
contrarier ses plans. Le gel au contraire a conservé la dépouille du
brigand aussi fraîche qu’à l’heure de son trépas. Et depuis, le mort à
disparu.
Le bailli craint à présent des représailles de la part des autres
malandrins de la bande. La veille, en effet, des complices du pendu ont
emporté le corps sans vie de leur compagnon d’infortune. Non sans avoir
égorgé, au préalable, les deux sentinelles chargées par le Bailli de
Waskenhal de les surprendre au cas où ils reparaîtraient. Charge
funeste pour les pauvres bougres en faction prés du gibet.
A moins, que ce ne soit l’oeuvre de cette maudite sorcière qui
hante les marais de la contrée depuis toujours.
Une légende prétend que la mandragore, une mystérieuse plante
ayant de par un étrange caprice de la nature une forme quasi humaine
et qui, comme chacun le sait, possèdent des pouvoirs magiques, poussent
de préférence au pied des arbres au pendu. Les sentinelles avaient-elle
surpris cette maudite sorcière alors qu’elle s’apprêtait à déterrer la
précieuse racine sous les rayons lunaires ? Les avait-elle frappés d’un
maléfice ?
Cela faisait nombre d’années que la sorcière des marais de
Waskenhal défiait l’autorité cléricale et séculière, mais aucun bailli
avant Raymond n’avait osé la mettre aux fers.
L’histoire disait que son arrière-grand-mère, sorcière elle aussi,
avait été brûlée vive jadis. Et, avant que de trépasser, la vieille femme
avait jeté une malédiction sur la contrée. Jurant mal mort à qui
toucherait encore un cheveu de sa descendance.
La mort du bourreau, survenu deux jours seulement après
l’exécution de la sentence, puis celle mystérieuse du bailli précédent de
peu le décès du curé ayant tenu procès de sorcellerie ainsi que du fils
aîné du seigneur de Waskenhal, tous morts, peu de temps après cette
malédiction, avait donné à réfléchir à plus d’un habitant de la contrée.
L’on connaissait, par ouïe dire, la rancune des sorcières. Aussi,
n’était-il pas exclu que sa petite fille, par esprit de vengeance, ait saisi
l’occasion d’égorger les sentinelles de ses propres mains ou pire encore,
ait jeté un sort au pendu afin qu’il égorge lui-même ceux qui l’avaient si
cruellement exécuté, avant que de s’enfouir sous terre jusqu’aux
enfers, emportant avec lui, la dépouille de ses bourreaux.
Raymond sentit une sueur froide lui couler dans le dos rien que
d’y songer. Quoi qu’il en soit, en esprit rationnel, le garant de l’ordre
établi se disait qu’il finirait bien, malédiction ou non, par la faire jeter
au fond d’un cachot. S’il ne l’avait pas encore fait, dam, c’est parce que
la sorcière était un peu rebouteuse, évidemment, et les paysans de la
région faisaient souvent appel à elle, pour eux-mêmes bien sûr mais
aussi pour soigner leurs bêtes. Et le bailli ne pouvait risquer de s’attirer
leur désapprobation sans perdre du coup un peu de son autorité.
Pour l’heure, assis au fond de l’auberge, l’étranger fixait les
flammes rougeoyantes qui faisaient crépiter le bois dans la cheminée.
Guy l’aubergiste lui avait porté du fromage et du pain ainsi qu’un pichet
de vin épicé en échange d’une pièce.
Raymond, fort de la mission qui lui était confiée de part sa
fonction de police, fit signe à ses lieutenants avec qui il buvait depuis la
tombée de la nuit, c’était un genre de pincement de lèvres signifiant la
connivence avec la soldatesque.
Fort de ce soutien, il se lève et fait quelques pas en direction de
l’étranger. Ses pas écrasent la paille qui file entre les lames du
plancher. Dans l’auberge, tous suivent du regard la silhouette imposante
de Raymond, ceinturé de l’épée qui dit sa fonction.
- Je suis Raymond, Bailli de Waskenhal, dit-il en s’asseyant à la
table de l’inconnu, boiras-tu avec moi étranger.
L’étranger fait signe de la tête qu’il accepte l’invitation de bonne
grâce. D’un geste, Raymond ordonne alors à l’aubergiste d’apporter le
vin parfumé d’épices qu’il réserve pour les nobles voyageurs faisant
halte dans son établissement.
Les deux hommes se fixent du regard. D’un pas lourd, Guy
l’aubergiste vient verser le liquide vermeil dans les gobelets de terre
cuite posés devant les deux protagonistes. Une goutte de vin s’échappe
du pichet pour atterrir sur la table, elle coure le long des fissures du
bois comme une goutte de rosée sur la peau parcheminée d'un vieillard.
Levant leur coupe, le bailli et l’étranger trinquèrent ensemble. La terre
cuite s’entrechoque.
- D’où viens-tu ? interroge le Bailli.
- Je viens du Nord, répond l’étranger. Je me nomme Jean, Jean
le Conteur, dit-il occupé à couper un morceau de fromage.
Dans l’auberge, le bruit des conversations s’est adoucit. Tous ont
entendu. Ainsi l'étranger est conteur, une particularité fort appréciée
par la population car à l’approche de l’hiver les nuits sont longues et
ennuyeuses. Un conteur est toujours le bienvenu. Le destin sourirait-il
aux habitants de la bourgade ?
Les flammes des chandelles avaient repris leur danse, car tous
avaient retenu leur souffle en même temps quand l’étranger avait pris la
parole et l’espace d’une seconde, le temps lui-même s’était suspendu.
- Nous conteras-tu quelque histoire ? fit le Bailli, l'oeil toujours
défiant.
Ce n’était pas le hasard qui avait conduit Jean le Conteur sur les
terres de Waskenhal, aussi, ne s’apprêtait-il pas à leur raconter quelque
histoire de pays fabuleux, d’animaux mystérieux ou de peuples aux
coutumes étranges, non. Jean le conteur était venu pour eux, raviver la
mémoire de ceux qui avaient oublié qui ils étaient.
Jean s’essuya la bouche d’un revers de manche et but une gorgée
de vin épicé.
- Toi qui es Bailli de Waskenhal, dit Jean en regardant dans les
yeux celui avec qui il partageait maintenant sa table, connais-tu l’origine
de ce nom ?
Dehors, le vent s’était levé. Les flammes crépitèrent, crachant
des braises rougeoyantes dans la cheminée et emplissant l’auberge de
senteur de chêne vert. Tous écoutaient la réponse du premier homme
du village, leur juge et protecteur.
Raymond se gratta le menton à la barde naissante, pris soudain
d'un doute abyssal. Lui, un enfant du pays, fils de bailli, petit-fils d’un
éleveur de bétails, ne pouvait ignorer son héritage.
- Ce nom, dit-il d’une voix assurée, vient du mot Waschie qui veut
dire pâturages. Nos terres en témoignent, dit-il encore, jetant au
passage des regards aux autres attablés de l’auberge, conscient que
tous l’écoutaient et le jugeraient sur ce qu'il venait de répondre. Lui qui
était garant de l’équilibre social ne pouvait ignorer l’histoire.
Jean le Conteur hocha doucement la tête. Il ne pouvait
contredire son hôte sans insulter du même coup le seigneur de la
contrée et risquer l’altercation. De sa voix vibrante il dit alors :
- Cette contrée, bailli, n’a pas toujours été couverte de
pâturages.
Il esquissa un sourire, mesurant l'effet de ses paroles sur son
auditoire, satisfait de l’accueil fait à sa tirade, il poursuivit son
histoire.
- Autrefois, dit-il, la vie était bien plus dure qu’en ces temps où
règne la paix. Le pain noir, le fromage et les racines constituaient
l’essentiel de la nourriture des habitants de la contrée. La terre était
fertile certes, mais les hommes de ce pays ne pouvaient labourer
suffisamment de terres pour nourrir leur famille. Car en ce temps là,
les familles étaient grandes et les enfants nombreux. Beaucoup,
d’ailleurs, souffraient de la faim et nombre d’enfants mouraient avant
d’avoir atteint leur première année.
- N’y avait-il pas de vergers ni de gibiers sur ces terres ? fit
Jeanne, la femme de l’aubergiste, qui l’air de rien, s’était approchée de
la table du conteur. Ce pays était-il donc abandonné de Dieu ? Ajouta-telle.
Jeanne avait épousé Guy l’aubergiste en seconde noce et lui avait
donné une fille. Mais Jeanne avait des exigences romantiques que ne
pouvait assouvir son bonhomme de mari.
- La cueillette des baies sauvages, poursuivit le conteur, ne
suffisait pas à les nourrir tous. Quant au gibier, il était rare sur les
terres des paysans. D’ailleurs, les seigneurs féodaux interdisaient aux
paysans de chasser à l’intérieur de leur fief ou alors, ceux-ci devaient
payer redevance. Une richesse dont il étaient dépourvus.
- Le clergé ne venait-il donc pas en aide à ses fidèles, s’étonna
Jeanne.
- En ce temps là, fit Jean, les dieux païens n’avaient pas encore
été chassés par l’Eglise. L’inconfort était grand dans les maisons de
campagnes. Un banc, une table pour les repas, un meuble grossièrement
taillé dans le chêne pour y ranger la vaisselle, voilà qui constituait
l’essentiel du mobilier d’un paysan. Cela n’était en rien comparable au
modeste confort de cette auberge.
Guy l’aubergiste acquiesça d’un sourire. Ainsi l’étranger avait
apprécié son accueil. Seul l’Ermite, assis dans l’obscurité de la soupente,
maugrée contre l’attaque à peine déguisée à l’encontre de l’Eglise.
- Dans un coin de la masure, continua le conteur, traînait une
paillasse faite de paille et d’herbes sèches où se tassait toute la famille
la nuit venue. En ces temps reculés les logis n’étaient guère plus que des
abris de pierres, de planches et de boues séchées. Un événement allait
pourtant changer la vie des habitants de cette contrée.
Dans l’auberge tous écoutent le Conteur. Il y a là Gontran, le
Meunier, qui entretient et fait tourner le moulin pour le village et son
seigneur ; Maxime le Forgeron et Charles, dit « l’espagnol », le Métayer
des Grimbry, des bourgeois qui possèdent de vastes domaines aux
abords de la Marque. Il y a aussi Jacques et Arnaud, des bûcherons,
issus de la glèbe, ceux-la ne savent même pas écrire leur nom. Tous
écoutent l’histoire de leur contrée qui leur fait oublier la fatigue
harassante de leur journée de labeur.
Dans la pénombre qui enveloppe la soupente des escaliers de
chêne donnant accès au premier étage ou sont aménagées quelques
chambres, l’Ermite écoute lui aussi, discret, silencieux comme à son
habitude. Il n’en pense pas moins, pourtant.
- Un matin, poursuivit le Conteur, on vit une horde de guerriers
apparaître à l’horizon, montés sur des chevaux à la robe sombre et
menaçante. La peur s’empara alors des gens de la contrée. Car à cette
époque sauvage où la force était la seule loi connue des hommes, où les
faibles étaient réduits en esclavages, l’arrivée des étrangers était
toujours un mauvais signe.
- D’où venaient ses guerriers dont tu nous parles ? demanda Guy
l’aubergiste, intrigué, lui qui n’avait jamais quitté le village.
- De Germanie septentrionale.
Gontran le meunier se figea, ses ancêtres n’étaient-ils pas
germain.
- La contrée de Waskenhal avait connu bien des invasions déjà,
mais ce fut la première fois dans l'histoire de la contrée que des
barbares apprirent aux hommes qu’ils venaient de soumettre à leur loi,
les secrets qu’ils possédaient eux-mêmes. Les hommes de l’Est
amenèrent avec eux, femmes et enfants, voyageant dans des chariots
tirés par des aurochs. Ils s’installèrent dans la contrée qui n’avait
opposé que peu de résistance à leur domination, devenant ainsi les
nouveaux maîtres de ce pays.
- Nous diras-tu quels étaient ces secrets ? dit Jeanne,
impatiente d’en savoir plus. S’enivrant dans le secret de son âme
d’images guerrières et romantiques.
Jean lui adressa un regard amusé. Les bûcherons quant à eux
s’agacèrent des interruptions de Jeanne, un peu trop coquette à leur
goût pour une femme d’aubergiste.
Le conteur but une gorgée de vin épicé avant de poursuivre.
- Leurs secrets étaient liés à l’élevage et à l’agriculture,
répondit-il enfin. Car ce peuple avait depuis fort longtemps domestiqué
nombre d’espèces dont l’aurochs, un énorme boeuf musqué vivant dans
les steppes d’Asie, loin à l’Est d’ici, ainsi que le cheval. Ils avaient percé,
cependant, un mystère bien plus grand encore et qui en vérité leur
donnait la supériorité sur les autres peuples…
Hans toisa les autres, orgueilleux de ce qu’il imaginait être son
héritage.
- …Ils connaissaient le secret de la métallurgie, poursuivit le
conteur. Ils apprirent aux paysans de cette contrée l’utilisation de la
charrue et bientôt les récoltes doublèrent. Mais la joie des paysans fut
courte car chacun d’eux dût s’acquitter d’un impôt et un tiers de leurs
récoltes revint aux nouveaux maîtres du pays. Malgré tout, on mangeait
plus à sa faim qu’autrefois.
Le meunier hocha la tête de façon ostentatoire, après tout, c’est
grâce à lui et au moulin qu’on pouvait cuire son pain.
Jean fit une pause et bu de nouveau une gorgée de cet excellent
vin épicé que lui avait servi l’aubergiste. Tous avaient les yeux fixés sur
lui afin de l’inciter à poursuivre son récit. L’Ermite, à l’abri des regards
dans l’ombre de la soupente des escaliers, porta lui aussi son gobelet à
la bouche. Il écoutait, c’est ce qu’il faisait toujours avant que de
prendre la parole. Dans le reste de la salle, les chandeliers répandaient
une lumière dorée bienfaisante et l’odeur de cire chaude planait dans
l’auberge.
- Leur chef, continua le Conteur, fit bâtir une forteresse à
l’endroit que vous appelez aujourd’hui château rouge. Or, un jour qu’il
longeait la rivière, il aperçut une jeune femme battre le linge au lavoir.
Hans le tanneur se redressa.
- La vision de cette femme, fit le conteur, attisa en lui un violent
désir. Les feux de la Saint Jean n’étaient pas encore allumés mais déjà,
il faisait chaud dans la contrée. Et, afin ne pas souffrir de la chaleur, la
jeune femme qui était seule au lavoir ce jour là, s’était à demi plongée
dans l’eau fraîche de la rivière. Elle n’avait pas aperçu le cavalier au loin
qui s’approchait. Sa robe mouillée et relevée sur ses cuisses, laissait
entrevoir la blancheur de sa peau. Du dos de la main, elle rabattit une
mèche de ses cheveux qui lui tombait sur la joue…
Jean imita son geste.
- …Des gouttelettes tombèrent dans l’échancrure de son corsage
largement entrouvert. Les perles d’eau rafraîchissantes glissèrent
jusqu’à son nombril découvert et doré par le soleil. Le cavalier avait
immobilisé sa monture, goûtant ce spectacle qui le ravissait. Un trouble
s’empara alors de l’homme et de la bête quand la jeune femme se pencha
au-dessus de l’eau claire. Et quand l’eau éclaboussa son sein, le mamelon
apparut sous le linge mouillé. Lorsque la douce lavandière se releva, elle
sentit une force ceinturer ses hanches et la soulever de terre. Pour
elle, brusquement le bruit de l’eau devint silence. La malheureuse, tout à
son ouvrage, n’avait pas perçu le choc produit par les bottes du cavalier
vidant ses étriers un instant auparavant, pas plus qu’elle n’entendit les
mots qu’il prononça en la ceinturant violemment…
Hans et Jeanne se crispèrent dans une même grimace
d’appréhension.
- …Elle ne vit que le ciel qui s’ouvrit au-dessus d’elle, continua le
conteur. Sentit sa tête heurter une pierre, aperçut une ombre qui lui
masqua les nuages et ressentit une vive douleur qui la tirailla
cruellement au bas-ventre….
La femme de l’aubergiste étrangla une plainte, la main posée sur
son ventre, de l’autre masquant ses lèvres tremblantes.
- …Elle n’entendit qu’un souffle rauque, animal. Puis, le calme
revint. À demi consciente, elle entendit des sabots marteler la terre et
s’éloigner dans un bruit sourd. Un filet de sang coula sur la pierre. Tout
était fini.
Tous imaginèrent la scène avec horreur, hormis les soldats du
bailli que plus rien ne faisait frissonner…, ou presque. Jeanne, quant à
elle, esquissa un signe de croix comme pur conjurer le mauvais sort. Des
larmes d’émotion coulaient sur ses joues roses et enflammées.
- Maudit soit-il murmura-t-elle, assez haut cependant pour que
Hans, le tanneur, puisse entendre.
Celui-ci la toisa d’un regard mauvais sans oser rien dire,
cependant.
Jean le conteur parla alors d’une voix grave :
- Témoin de ce crime abominable, les Ondines, des esprits
vivants dans les cours d’eau, décidèrent d’emporter le corps de la jeune
femme dans les profondeurs souterraines et de punir sans délai son
agresseur. Alors, dit-il en faisant de grands gestes, l’orage gronda,
zébrant le ciel d’éclairs obscurs et puissants. La pluie déversa des
trombes d’eau sur le sol asséché et bientôt les eaux de la rivière,
gonflées par la rage et la colère, sortirent de leur lit. Ces eaux
tumultueuses rattrapèrent à la course le cavalier qui tentait maintenant
d’échapper au châtiment des ondines qui le traquaient, mais les eaux
vengeresses le submergèrent et il périt noyé. Aujourd’hui encore,
ajouta-t-il d’une voix plus calme, un marais recouvre l’endroit où
autrefois se trouvait le lavoir où eut lieu cet abominable crime. Ce qui
explique l’origine du nom de votre contrée, « Waskenal... », qui
signifie…, « lavoir ».
Le silence planait à présent dans l’auberge, hormis le feu de
cheminée, tous étaient plongés dans un immobilisme introspectif. Quand
tout à coup…
- Tu portes bien ton nom, Jean le Conteur ! tonna une voix
sourdant des profondeurs de l’auberge.
Guy l’aubergiste et ses clients tournèrent la tête dans un même
élan en direction de la soupente des escaliers, comme éveillés par cette
voix monocorde. L’Ermite qui jusque là était resté silencieux, s’était
enfin décidé à parler.
- Oui, tu portes bien ton nom, mais ton histoire, poursuit-il, n’est
qu’une fable, amusante certes, mais une fable tout de même. Car là où
tu prétends qu’autrefois se dressait un lavoir, il n’y a toujours eu que
des marais.
- Qui es-tu toi qui parles dans l’ombre ? interrogea alors le
Conteur.
- Je suis Guillaume..., Guillaume l’Ermite.
Guillaume l’Ermite s’était levé. Il fit quelques pas en direction du
foyer où une bûche terminait de se consumer et tendit ses mains
noueuses au-dessus des flammes mourantes.
L’Ermite était vêtu d’une bure crayeuse comme celle des moines
de l’ordre des franciscains. Guillaume avait toujours était « l’Ermite »,
grand connaisseur de l’âme humaine et de ses turpitudes. Vivant de l’air
du temps et des conseils que chacun lui demandait, apportant une pièce
ou quelque agape prompte à l’inciter à prodiguer son savoir. Car l’homme
savait les genres de choses qu’il faut et ne faut pas faire. Avant
d’enterrer les morts, c’est à lui qu’on demandait conseil. Il avait la
mémoire des conflits et des inimitiés et personne n’aurait voulu mettre
en terre un pauvre bougre prés de la tombe d’un de ses ennemis ou
ennemi de la famille. L’Ermite était la mémoire de ceux qui ont oublié.
- Ainsi, dit Raymond le Bailli, dont l’aura du vieil homme faisait
ombre à sa propre autorité séculière, tu prétends qu’il n’y a jamais eu
que des marais là où le conteur nous dit qu’il existait autrefois un
lavoir ?
- C’est exact ! Clama l’Ermite d’une voix forte et théâtrale.
Défiant le bailli du regard.
- Alors comment expliques-tu l’origine du nom de Waskenhal ?
renchérit celui-ci, agacé.
Tous les visages étaient maintenant tournés vers Guillaume
l’Ermite qui se tenait debout, immobile devant les flammes mourantes.
Guy l’aubergiste devint pale, les deux hommes allaient-ils
s’affronter ici, chez lui ? Mais l’Ermite pivota sur lui-même, faisant
face à l’assistance incrédule, impatiente d'en entendre plus.
- Autrefois, dit-il de sa voix caverneuse, en des temps forts
anciens, toute cette région était recouverte de marécages et de forêts
(il tendit les bras, étirant ses doigts asséchés par le temps comme s’il
caressait la cime immatérielle des grands arbres), les hommes vivaient
alors en clan, s’abritant dans des huttes de bois, chassant et cueillant
les baies que prodiguait la nature généreuse.
- Tout cela nous le savons fort bien, s’impatienta le Bailli.
L’Ermite poursuivit, imperturbable.
- Autrefois des hommes venus d’une contrée lointaine foulèrent
cette terre, mais ils ne se conduisirent pas comme des bêtes sauvages
et sanguinaires, pillant et semant la mort sur leur passage. Non, ceux-là
vinrent en paix.
- Des barbares pacifiques ! ironisa l’un des lieutenants du Bailli.
- Écoutons la version de l'Ermite, intervint Jean le Conteur, car
sachez-le mes amis, chaque homme porte en lui une part de vérité.
Dans l’auberge d’aucuns acquiescèrent d’un hochement de tête,
c’était là de sages paroles, prononcées avec bienveillance. Guy
l’aubergiste s’était posé sur un tabouret de bois près des barriques de
vin. Un large sourire étirait ses lèvres épaisses et noircies par le liquide
vermeil qu’il affectionnait. On eut dit qu’il faisait la grimace mais il n’en
était rien. L'aubergiste était ravi de l’animation qui régnait dans son
modeste établissement bien que les antagonismes, liés aux origines de
chacun, créaient un voile ténu de tension perceptible dans la manière
dont chacun prenait place dans l’auberge en fonction de l’espace
qu’occupaient les autres. Ainsi, la soldatesque était de préférence prés
du foyer, là où les voyageurs avaient eux aussi pour habitude de
s’installer.
Mathilde, la fille de l’aubergiste, elle aussi, était heureuse de la
venue du conteur. D’ordinaire les seules voix qui se faisaient entendre
étaient celles d’ivrognes braillards et des soldats gonflant leurs petits
faits d’armes auprès des voyageurs friands de récits héroïques, et qui
pour une fable bien tournée, payaient à boire aux narrateurs assoiffés.
- Qui étaient ces hommes pacifiques dont tu nous
parles l’Ermite? demanda Jeanne afin de meubler le silence provoquer
par la soldatesque qu’elle méprisait à tort, car il fallait bien reconnaître
que les soldats étaient de bons clients.
L’Ermite sourit. Un sourire jaunâtre, édenté.
- Ils se nommaient eux-mêmes : les Celtes, dit-il.
- Les Celtes, reprit Jeanne ravie.
- Les Celtes étaient un grand peuple. Ils vivaient en groupe
organisé, chacun y avait une place et un rôle à respecter. Bien que
certaines de leurs coutumes puissent nous paraître barbares, comme
celle du sacrifice humain, les Celtes étaient très évolués. Il y avait les
artisans qui de leurs mains habiles, et grâce à leur savoir-faire,
donnaient naissances à de magnifiques bijoux ciselés dans des métaux
rares et précieux dont seuls aujourd’hui jouissent les nobles…
- Les nobles ont toujours apporté la richesse de ce pays, dit un
voyageur richement vêtu, l’air bourru.
- Les nobles, marmonna, un des bûcherons, ont toujours exploité
les pauvres.
- N’es-tu point heureux de fendre le bois de ton seigneur,
répondit le voyageur.
- Ecoutons plutôt ce qu’a à dire l’Ermite, proposa timidement Guy
l’aubergiste.
Les deux antagonistes se renfrognèrent mais se tinrent coi.
- Il y avait bien d’autres activités utiles à la vie de tous les
jours, poursuivit L’Ermite, comme le travail du bois, de la pierre et des
métaux, dont le fer, duquel les forgerons tiraient de longues épées
effilées et redoutables pour des guerriers eux aussi redoutables, des
guerriers à la musculature saillante, devant lesquels même la mort
semblait reculer.
Guillaume l’Ermite s’arrêta pour reprendre son souffle suite à
cette longue tirade.
- Les Celtes, reprit-il, avaient appris à domestiquer la nature, et
les bêtes sauvages, dit-on, leur obéissaient, tel le cheval, dit-il encore,
en regardant Jean le Conteur comme pour faire échos à ses dires de
tout à l’heure. Puis, se tournant vers Jeanne, la femme de l’aubergiste,
l’Ermite ajouta : Et surtout, chez les Celtes, les femmes étaient l’égal
des hommes.
Un bourdonnement monta des tables, tous n’étaient pas du même
avis concernant la place des femmes et le rôle qu’elles étaient sensées
remplir.
- Certaines, renchérit l’Ermite, dans la société Celte, étaient
très respectées telles les chamans, une sorte de prêtre guérisseur
connaissant tous les secrets des plantes, un savoir qui aujourd’hui
malheureusement s’est perdu.
L’image de la sorcière des marais s’imposa à tous, car elle seule
détenait à présent le secret des plantes.
Jeanne était à pâmoison, ses yeux pétillaient d’émoi à l’évocation
de ces apollons aux cheveux tressés et aux muscles saillants. Que
n’aurait-elle donné pour s’abandonner aux élans fougueux de ces étalons
barbares. Ah l’amour ! Que n’avait-elle fait que d’épouser ce gros
sanglier égoïste songeait-elle, rêveuse. Jeanne regarda son mari avec
une sorte de dégoût soudain, elle lui en voulait de n’avoir pas comme
héritage des Celtes pour ancêtre. Jeanne en oubliait presque que
l’aubergiste lui avait donné une fille, Mathilde, et que rien que pour cela,
elle l’avait aimé un peu
- Cependant, continua l’Ermite, nombre d’envahisseurs foulèrent
eux aussi le sol de cette contrée et durant des siècles la mort hanta
encore nos campagnes, jusqu’à décimer le dernier survivant de cette
civilisation légendaire. Puis, un jour, les gens de ce pays virent
apparaître à l’horizon une armée gigantesque. Devant leurs yeux, les
légions conquérantes de César étaient en ordre de marche. La puissante
Rome soumit alors toutes les contrées septentrionales à son pouvoir et
des forteresses s’élevèrent, des routes furent construites et pavées
sur des milles, reliant les villes conquises à la grande cité de Rome. Des
ponts furent jetés par-dessus les rivières et une nouvelle ère
commença. La paix régnait. Or, il arriva un jour ou les récoltes ne
suffirent plus à nourrir les hommes de ce pays ni même à acquitter
l’impôt exigé par Rome. C’est pourquoi les marais, qui autrefois
recouvraient cette contrée, furent asséchés pour être transformés en
terres cultivables et en pâturages où paissent encore aujourd’hui les
bêtes. C’est donc de ces Wasch-aerde, mot qui signifie marécages, que
provient l’origine du nom de Waskenhal. Nom que porte aujourd’hui
cette contrée.
Ainsi parla Guillaume l’Ermite avant de disparaître dans la nuit
glacée de cet automne 998 de l'ère chrétienne.
On ne le revit jamais.
- Que le diable l’emporte, jura le bailli.
- Qu’as-tu donc contre nous autres gens du marais, fit entendre
une voix au fond de l’auberge, prés des fenêtres closes part de lourds
volets.
- Je n’ai rien contre les gens de cette terre, mais sais-tu qui est
l’Ermite ? toi qui prends sa défense.
- Je sais que les gens du marais étaient là bien avant que les
francs n’envahissent le pays.
- Les francs ont organisé ce pays…
- Il n’y a rien de glorieux à s’enorgueillir d’un héritage guerrier,
intervint le meunier, la guerre n’apporte que malheur et
désolation.
- Tu n’as pas toujours honni les soldats rétorqua le lieutenant du
bailli, si tes greniers n’ont jamais été pillés c’est grâce à nous.
- Les hommes ne sont bons qu’à gloser sur leurs avantages,
cracha Jeanne. Les femmes sont les véritables nourricières de cette
terre…
– Jeanne ! s’exclama l’aubergiste, estomaqué par la tirade de sa
femme. Il ne la connaissait pas si vindicative.
Le conteur reprit alors la parole.
- Chacun de nous, quelles que soient ses origines et sa place dans
la hiérarchie, a son utilité. C’est parce que chacun tient sa place ici que
nous pouvons vivre ensemble, aussi différents que nous sommes. Notre
pays n’a de véritable richesse que la diversité apportée par l’héritage
dont nous sommes tous porteurs. Et cela, il ne faudrait jamais l’oublier…
2
La Malédiction
Guy l’aubergiste avait jeté quelques bûches dans la cheminée et
servit à boire à ceux qui étaient restés pour écouter Jean le Conteur.
Raymond, le Bailli de Waskenhal, se félicitait d’avoir abordé
l’étranger, qui depuis la tombée de la nuit, régalait les clients de
l’auberge d’histoires dont ils n’avaient encore jamais entendu parler.
Mathilde, la fille de l’aubergiste, assise sur un banc face à la
cheminée, se demandait tout en dévorant des yeux le conteur, d’où
tenait-il toutes ces histoires sur la contrée de Waskenhal, lui un
étranger ?
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